La culture du LOL

« Tu faisais partie de la Ligue du LOL, toi ? » Par deux fois, la question m’a été posée hier. Non, je n’ai jamais fait partie de ce groupe qui défraye la chronique depuis ce vendredi 8 février 2019, jour où Libération, sur son site CheckNews répondait à la question : « La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ? » La réponse ne fait aucun doute : c’est oui. Depuis les témoignages pleuvent, des excuses sont tentées, des mises à pied et des licenciements se suivent à pleine vitesse. Les analyses se succèdent et malheureusement se ressemblent toutes.

Parmi les nombreux articles sur cette affaire, l’enquête Numerama me semble être l’une des plus complètes. « Pendant des années, un groupe d’hommes surnommé « La ligue du LOL » a harcelé des internautes sur Twitter. Insultes sexistes, homophobes, racistes, photomontages et usurpation d’identité : de nombreux faits et témoignages ont récemment refait surface ». Dont certains qu’ils révèlent sur leur site. On trouve tous les liens au centre de cette histoire dans un mega-thread sur Reddit ou sur cette toute fraîche page Wikipédia.

« Tu faisais partie de la Ligue du LOL, toi ? » Cette question me turlupine depuis hier. Car depuis vendredi, je me dis que si j’avais vécu à Paris en 2007, quand je me suis inscrit sur Twitter, vu mon profil, j’aurais certainement pu figurer dans cette ligue du LOL. Ou voulu y figurer. J’ai à peine deux, trois ans de plus que la plupart des membres du groupe. J’étais journaliste spécialisé en nouvelles technologies et assez vite en réseaux sociaux. Hyper actif sur ces derniers, j’écrivais pour trois blogs. Dont deux créés en 2007 en sus du mien. Un de ces blogs, Le Politique Show, dans le giron du quotidien La Dernière Heure/Les Sports, sera mon gagne-pain pendant deux ans. Et l’autre, BxlBlog, lancé par un ami. Blog qui existe toujours.

Fasciné par le microcosme parisien

Très vite, Twitter a été une aubaine pour les jeunes journalistes comme moi. Ce réseau donnait accès à beaucoup d’informations, facilitait les échanges et les interconnexions avec nos homologues français. Eux ont appris à connaître la Belgique et nous, les petits Belges, on a eu accès à Paris, à la France. Surtout sans devoir s’y déplacer, car on est quand même si bien à Bruxelles. Tout ceci était tout simplement impensable avant Internet. Comme d’autres, j’ai été fasciné par le microcosme parisien où beaucoup de choses se passaient. Alors que chez nous, c’était assez calme. Car si entre 2007 et 2010, Twitter n’était pas très développé outre-Quiévrain, que dire de notre pauvre Belgique. D’événement en événement de blogueurs, nous étions toujours le même petit groupe.

De ce groupe de blogueurs, Twittos… sont nés de nombreux événements : le Yulbiz – rencontre entre blogueurs initiée au Québec -, la République des blogs version Bruxelles – initiative parisienne où le journalisme citoyen était central… Le Café numérique également, co-fondé avec d’autres fondus des Internets, sous la houlette de Paul Sterck, ancien patron du Mirano, était évidemment de ceux-là. L’idée était que notre monde tech rencontre monsieur et madame Tout-le-Monde autour de thématiques qui nous semblaient devoir être connues de tous.

Nous étions tellement frustrés qu’il ne se passe pas grand-chose sur l’Internet belge que nous voulions faire bouger les choses nous-mêmes. Au point de créer des comptes Twitter pour certains de nos hommes politiques au cours d’une soirée qui s’est déroulée chez moi. Un ami avait créé le compte d’Elio Di Rupo quelques semaines auparavant – compte que j’avais commencé à administrer.

La culture du LOL, la culture du bon mot version internet

A la fin de la soirée, on avait créé les comptes de Joëlle Milquet, Jean-Michel Javaux, Guy Verhofstadt. De mon côté, je possédais un deuxième compte dans mon escarcelle, celui de Didier Reynders. Ce dernier l’a fait supprimer car trop réaliste, ai-je appris par l’un de ses attachés de presse. Celui de Joëlle Milquet a défrayé la chronique car des médias avaient repris sans les vérifier des infos parodiques qui y avaient été publiées.

Quant à celui de l’éternel président du PS belge, j’en ai remis les clés à l’attachée de presse de Monsieur Di Rupo. Pour la petite histoire, je l’ai contactée une semaine après avoir restitué le compte pour qu’elle change le mot de passe qui était resté « JeVoteVerhofstadt ». C’était une petite victoire, un de nos comptes est réellement devenu actif. Un autre avait été repris dans les news. Tous les médias en ont parlé. Dont moi sur Le Politique Show.

Tout peut sembler idyllique dans ce récit, tout ne l’est pas. Loin de là. L’usurpation d’identité est un délit grave. À l’époque, on ne se rendait pas vraiment compte de la gravité des choses, ce n’était que Twitter, un terrain de jeu. Notre terrain de jeu. Car au-delà de projets tous mus par les meilleures intentions, il y avait la culture du LOL.

LOL

La culture du LOL, c’est la culture du bon mot transposée aux Internets. Ce sera à qui fera la bonne vanne, détournera une image, tournera la vidéo la plus drôle, postera le commentaire le plus spirituel, enregistrera l’URL la plus barrée, etc etc. Comme cela a dû être le cas quand Vincent Glad a créé la ligue du LOL en juin 2009. La culture du LOL, parce qu’on est Belges, c’était aussi se vanner entre nous, à celui qui sera le plus dur, qui atomisera le plus son pote. Un peu comme dans la vraie vie.

50.000 tweets entre 2009 et 2011

Certains ont oublié que les réseaux sociaux n’étaient pas un univers parallèle déconnecté de la vraie vie. Cette culture du LOL est alors devenue, en Belgique aussi, la culture du clash. Si Facebook n’était pas en reste, c’est surtout sur Twitter que ces clashes se déroulaient. C’est là qu’on passait notre temps. Pour ma part, entre 2009 et 2011, j’ai commis pas moins de 50.000 tweets. 50.000 mazette. A la même époque où la ligue du LOL était la plus active.

C’était une véritable foire d’empoigne sur les Internets français, et les nôtres n’étaient pas en reste. Multiplication des clashes, acharnement sur certains Twittos, dénigrement, appel au viol… Si j’ai pris ma part d’harcèlement, de menaces de me faire casser la gueule, c’est sans AUCUNE commune mesure par rapport à ce que certaines filles ont pris. Pas que des filles mais surtout elles. L’une d’entre elles a certainement plus subi que les autres, c’est Myriam Leroy. « J’ai reçu des dizaines de milliers de messages d’insultes, et des menaces de mort et de viol », à la suite d’une chronique concernant l’humoriste Dieudonné sur Canal +, en 2013, explique-t-elle dans La Libre.

J’ai été un acteur de cette culture du clash

Même si l’origine de ce harcèlement-là est française, il nous incombe une part de responsabilité à nous, en Belgique. Que ce soit pour Myriam ou bien d’autres avant elle, nous – JE -, n’avons pas réagi. Nous n’avons rien fait. J’arrête avec le nous. Je n’ai pas pris la mesure. Je n’ai pas vraiment essayé d’enrayer quoi que ce soit. On savait qui étaient les mecs qui harcelaient. Certains d’entre-nous étaient même fascinés par eux. Je reconnais que je ne me rendais pas toujours compte que c’était du harcèlement. Car c’était drôle. Car c’était la culture du web de l’époque, à Paris comme à Bruxelles, la culture du LOL.

Mais il y a pire encore. J’ai été un acteur de cette culture du clash. Je n’ai jamais créé ni participé à un groupe du type ligue du LOL, mais j’ai agi en meute par mon comportement, parfois d’un simple retweet, d’un tweet… Je n’ai commis de montage vidéo, gif, certainement car j’ai toujours été une bille niveau technique. Mais oui, entre 2009 et 2011, j’ai commis 50.000 tweets dont certains pourraient être jugés sexistes et racistes. De l’humour. Je ne suis pas allé voir. Je n’en ai pas effacé le moindre. J’ai juste appelé quatre femmes hier soir pour leur demander qui était le Mateusz de l’époque. Si toutes ont essayé de me rassurer, cela n’a pas marché.

C’était le Far-West et je ne me suis pas rendu compte que malgré tout ce que je pouvais penser, j’en étais un acteur. Un acteur qui a sa part de merde sur les mains. Depuis, comme beaucoup d’autres, j’essaye d’oeuvrer pour un Internet meilleur. Et pour être meilleur. Sans jamais ourdir aucun harcèlement du type de ce qu’on a découvert avec la ligue du LOL.

Disclaimer : Je ne cherche ni d’excuses ni de pardon, c’est juste un éclairage sur comment je vivais Internet et Twitter entre 2007 et 2011. Un burn-out est venu se mêler à tout cela. Il y a eu un avant et un après. Heureusement pour moi je ne suis plus le même. Heureusement pour mes enfants, mes amis, mes proches, mes étudiants.

Ligue du LOL : nouveau #MeToo ?

UPDATE : Avec Myriam Leroy, nous avons été invités à Débats Première, par Betrand Henne ce mercredi 13 janvier. Cela se passe à partir de 32’30 ».

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One thought on “La culture du LOL

  1. Belle et généreuse introspection qui nous rappelle que nous sommes souvent à un seul clic de la connerie, du dérapage, de la critique gratuite et destructrice, du harcèlement bête et méchant…

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