Cowboy, pour ou contre ?

« Le fonds new-yorkais Tiger Global Management mène la seconde levée de fonds de la startup bruxelloise Cowboy. Dix millions d’euros pour inonder l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France avec son vélo électrique urbain. Un papier de Sarah Godard dans L’Echo.

Congrats Tanguy Goretti, Adrien Roose et Karim Slaoui. » Voilà ce que j’écrivais le 23 octobre dernier – reprenant pour bonne partie le chapeau de l’excellente journaliste qu’est Sarah – sur mon profil Facebook, mais aussi sur Twitter et sur LinkedIn.

Cowboy, c’est une startup belge qui produit un vélo électrique. Avec succès. Lancée en 2017, elle a vendu près de 1.000 vélos – dont plusieurs à des potes – en 4 mois, peut-on lire dans L’Echo. Que ce soit dans TechCrunch ou de nombreux médias belges, sur les réseaux sociaux de journalistes, d’entrepreneurs, de quidams – dont moi -, nombreux ont été ceux à se réjouir de la nouvelle. Pour beaucoup, en Belgique, il y a dans cette levée de fonds une forme de fierté nationale de voir des petits gars de chez nous remporter la timbale pour développer un projet. Un beau projet de vélos électriques, très dans l’air du temps.

Un cowboy ou des cowboys ?

Dans un second temps, d’autres réactions se sont fait entendre. C’est que tout le monde n’est pas en extase face à cette annonce. Les fondateurs de Cowboy traînent toujours derrière eux la faillite de Take Eat Easy. Adrien Roose et Karim Slaoui ayant fait partie des fondateurs de cette startup de livraison de plats à domicile. Tanguy Goretti, lui, avait rejoint l’aventure après avoir été contraint et forcé d’arrêter les frais avec sa startup Djump, emportée dans un tourbillon judiciaire généré par l’arrivée d’Uber en France.

Cowboy

Capture d’écran Cowboy.com

Le 26 juillet 2016, la startup Take Eat Easy est placée sous redressement judiciaire. La faute à Deliveroo qui levait des fonds par centaines de millions. La faute à « l’un de nos propres investisseurs avait investi agressivement dans un concurrent direct », expliquait à l’époque Adrien Roose. La faute à 114 fonds de capital-risque qui n’ont pas voulu investir dans la startup. La faute à un investissement de 30 millions d’euros qui ne s’est jamais concrétisé. Et peut-être aussi, la faute à une industrie qui n’a toujours pas trouvé, en 2018, de business model viable.

Beaucoup de raisons donc pour que faillite arrive malgré les nombreux efforts. 160 personnes sur la touche et d’innombrables coursiers sur le carreau. Si Chloé Roose, co-fondatrice de Take Eat Easy, pensait, dans un blogpost effacé depuis, avoir trouvé « Les mots justes pour vous dire au revoir », elle n’a pas vraiment été entendue ni par les coursiers ni par les restautateurs qui auraient aimé que la startup n’attendent pas les derniers jours du mois pour se mettre en redressement judiciaire alors que personne n’avait touché d’argent pour prestations et repas avancés.

C’est ce qu’ont rappelé Sandrino Graceffa, administrateur délégué de Smart; Frank Moreels, président de l’Union belge du transport-FGTB; Jérôme Pimot, cofondateur de Clap; Martin Willems, secrétaire permanent de la CNE, dans une carte blanche parue dans Le Soir. Elle interpelle « les actionnaires et les anciens membres de Take Eat Easy sur leur ‘mémoire courte’ et sur leur responsabilisation économique ». Trouvant ainsi écho auprès de ceux dont je parle plus haut, ceux qui ne sont pas en extase devant le succès de Cowboy.

Dont certains ont réagi sur le post Facebook que j’ai partagé dans ce blogpost. Réactions qui ont amené une réaction outrée de Roald Sieberath, serial entrepreneur, impliqué jusqu’au plus profond de son être dans la scène entrepreneuriale belge, et plus particulièrement wallonne. Un mec respecté et respectable à mes yeux.

WE NEED *MORE* COWBOYS or WE NEED MORE EMPATHY ?

Plus encore que Fred Wauters – entrepreneur et professeur à multiples casquettes dont celle du marketing et de l’économie, quand il était journaliste indépendant – qui écrit que « cet article me dérange à plus d’un titre », Roald Siberath « trouve cette carte blanche scandaleuse… Je trouve particulièrement déplacé de lancer à la vindicte des entrepreneurs de talent, parmi les très rares à tenir tête aux anglo-saxons… Veut-on délaisser ce terrain, et le laisser entier aux multinationales américaines ?? WE NEED *MORE* COWBOYS ! » Il a d’ailleurs plus longuement répondu à cette carte blanche par une autre carte blanche. Quand deux extrêmes parlent entre elles…

C’est ce commentaire, ou plutôt la réponse que j’y ai apporté, qui m’ont poussé à publier ce post. Parce que si on ne peut entreprendre sans faire de pots cassés, que cela peut même être un pan incontournable d’un succès futur, il n’est – selon moi – pas acceptable de faire comme s’il ne s’était rien passé, qu’il n’y avait pas de pots cassés, comme si la société n’avait pas payé un prix pour ce nouveau succès. Voici donc la réponse que j’ai posée sur FB, sans agressivité aucune.

Cher Roald, ce qui reste en travers de la gorge de bcp de monde, au-delà de la faillite, c’est l’impression que l’équipe ait sciemment fait faillite les derniers jours du mois, juste avant de payer les coursiers et restaurateurs. Qu’ils n’avaient déjà pas payé le 15 du même mois, mais en leur demandant de bosser à fond. Ce que bcp ont fait ce dernier mois de juillet… avant la faillite.

Ce qui reste aussi en travers de la gorge de beaucoup de personnes, au-delà de la faillite, c’est une communication défaillante, bancale, voire peu respectueuse de tous les gens qui n’ont pas été payés. On me parle quasi à chaque fois des photos de vacances, genre grosse fête, quelques jours après la faillite…

Au-delà de la faillite, que tout le monde comprend en fait, je pense que beaucoup de gens critiquent le comportement, l’absence d’empathie… Pour beaucoup de petits acteurs de l’aventure TEE, ce n’était pas une étape avant une autre aventure entrepreuneuriale, ni un combat contre des multinationales américaines. Pour beaucoup, c’était juste de quoi tenir jusque la fin du mois…

Après, je trouve que Cowboy est une super aventure, je suis très content qu’une entreprise belge prenne ce genre de risque. Mais cela n’empêche qu’il est possible, tant dans le chef des médias, de celui des fan boys de la startup sphère et des entrepreneurs eux-mêmes, de ne pas oublier d’où on vient et de garder une forme d’humilité. Cela n’empêche pas de comprendre que des gens mis dans la merde n’explosent pas de joie parce que des gens achètent un vélo tendance, qu’eux estiment voir rouler sur l’argent qu’ils n’ont jamais perçu.

Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir

Autant je trouve que c’est une excellente nouvelle que Cowboy marche aussi bien et qu’il est normal que des gens en tirent une certaine satisfaction. Autant je puis comprendre les nombreuses réactions négatives ou mitigées face à ces annonces parfois par trop dythirambiques.

Donc, pour répondre à la question posée dans le titre, je suis évidemment POUR Cowboy. Être CONTRE serait assez stupide. Créer de la valeur et des emplois sera la meilleure manière pour cette jeune entreprise de participer à la société. C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter. Sans pour autant, comme je l’ai écrit plus haut, oublier mémoire, empathie et humilité. Sans pour autant oublier que la justice française a été saisie par 109 ex-coursiers de Take Eat Easy.

Pin It

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.