Nicolas Vadot : une des stars sur le mur

« Tu trouves ça drôle ? », me dit une copine en regardant quelques dessins de Nicolas Vadot. Je lui réponds que non – en tout cas pas ceux qu’elle me désigne – mais que le rôle du dessin de presse n’est pas forcément d’être drôle mais bien d’ouvrir l’esprit du lecteur, de décoder l’actualité en un dessin… Tout ne prête pas à rire de toute manière. « Comment veux-tu être drôle à propos d’un attentat comme celui du marathon de Boston en avril 2013, par exemple ? », s’interroge le dessinateur dans Conversation avec Vincent Baudoux. Dans ce livre d’entretiens, paru en 2015, il explique qu’il « faut comprendre que l’humour n’est qu’un moyen parmi d’autres« . « Qu’il ne faut pas être tout le temps drôle », précisait-il à l’époque dans L’Echo. Et il tenait toujours le même discours quand je l’ai rencontré en ce début décembre 2017, pour une interview autour de son dernier ouvrage Marrons-nous.

Vadot

En préambule, je me dois d’être honnête : je ne sais pas à quel point je le kiffe mais dans le couloir d’entrée de mon palace, j’ai des dessins de Vadot datant de 2003… à côté, comme on peut le voir sur la photo, de Plantu, de Kroll. Ou encore de duBus et de Kanar, plus loin sur le mur. Je vous laisse juge. Mais il est évident que je ne pouvais refuser de l’interviewer, un peu comme quand on m’a proposé de rencontrer Benoît Sokal, papa du Canardo de mon enfance.

Nicolas Vadot est dessinateur de presse de l’hebdomadaire Le Vif depuis 1993 et du quotidien économique L’Echo depuis 2008. De nationalité franco-britannico-australienne, il a pignon sur rue dans notre plat pays depuis un bon moment. Il a commis plusieurs recueils de dessins, des bandes dessinées et il a aussi officié de 2011 à 2014 dans l’émission On n’est pas rentré, sur La Première. Un type qui a beaucoup de choses à dire, souvent fort intéressantes, mais « conscient de son minuscule niveau d’expertise si on le compare aux vrais spécialistes », dira-t-il encore à Vincent Baudoux.

La porte d’entrée du journalisme

Je l’ai rencontré chez lui, à Uccle, un jour de tempête de neige et de chaos pour la mobilité. Je précise, car j’ai dû marcher 45 minutes sous les flocons parce que mon bus glissait dans une descente avant de déclarer forfait au bout de cent mètres. Satané 60 !! Je n’étais pas encore arrivé que j’avais déjà des histoires à raconter : trois accidents, dont un entre un bus et un camion-poubelle et j’ai même poussé une petite voiture qui patinait dans une montée. Tout ça pour dire que je suis arrivé 45 minutes en retard alors que j’étais parti bien en avance. « Il aime les gens ponctuels », m’avait-on dit en amont. C’était raté.

Une fois assis au sous-sol, dans son antre, avec un bon thé au miel pour me réchauffer, je découvre une personne qui, selon moi, ressemble à ses dessins. Sérieux, précis, il explique bien les choses pour être certain d’être bien compris. Calme mais avec beaucoup de conviction. Avec son chat – Pitchoune, le roi de la photo – à ses côtés ou sur ses genoux, le même qu’on retrouve sur absolument tous ses dessins. Je l’avais déjà croisé à l’une au l’autre conférence, il m’avait déjà laissé cette impression-là. Pas le chat, hein (rires).

Humilité. Cela a été un des leitmotivs de l’interview. On retrouve aussi cette caractérique en filigrane dans la Conversation avec Vincent Baudoux. Bien qu’il vive du dessin depuis une vingtaine d’années, Nicolas Vadot insiste beaucoup sur les trois ans qu’il a passés à l’UGC De Brouckère, à Bruxelles, comme agent d’accueil, au tout début de sa carrière. « Alors que j’étais étudiant à l’ERG, une de mes profs m’avait conseillé d’envoyer des dessins au Vif. Venant de France, je ne connaissais pas cet hebdomadaire. Un jour, j’en ai trouvé un exemplaire en-dessous d’une porte. J’ai alors commencé à apporter des dessins à l’accueil, place de Jamblinne de Meux, à Schaerbeek, juste à la fin de mes études à partir de septembre 1993. » Il est publié pour la première fois le 10 décembre, trois mois plus tard. Puis plus rien jusqu’en mars. Là, lun dessin de la dernière chance : « S’ils n’avaient pas pris celui-là, j’arrêtais. » Ils l’ont publié.

Vingt-quatre ans plus tard, Nicolas Vadot est donc toujours au Vif. Là et bien là, même si cela a été un peu compliqué au début. D’où les trois années passées à travailler à l’UGC. « Mais ça m’a beaucoup appris, ces 25 heures/semaine dans ce cinéma, c’était bien plus physique que je ne l’avais imaginé. C’était formateur en quelque sorte. » En 1999, il s’installe durablement dans les pages de l’hebdomadaire et commence à vivre de ce métier. « Ce qui n’était pas normal et ne l’est toujours pas, précice-t-il. Je me rends compte encore aujourd’hui de la chance que j’ai. Même si j’ai développé une relation spéciale avec les lecteurs, que des gens me disent que la première chose qu’ils lisent dans le journal, c’est ma page… le dessin politique demande beaucoup d’humilité. Même si on se dit qu’on est légitime, maintenant avec l’expérience que j’ai acquise, il y a un risque permanent. C’est pour cela que j’essaie toujours de progresser et de me mettre en danger. »

Il est intéressant de préciser qu’il voit son métier comme la porte d’entrée du journalisme. « C’est ce qu’on est, des portes d’entrée vers le journal. Si les gens ont envie d’aller plus loin dans la lecture, alors j’ai réussi. »

Après une telle longévité, on pourrait imaginer qu’une forme de lassitude se soit installée. « Non pas vraiment, répond-il. Il est vrai qu’il est des automatismes acquis qui facilitent les choses, mais il est impossible de se reposer sur ses lauriers. Même s’il est des périodes où je me dis qu’on tourne en rond, comme en 2010-2011 où c’était tout le temps la même chose. Mais depuis le monde change énormément… » Avec l’arrivée, entre autres, de Donald Trump, l’un des symboles du changement dont Nicolas Vadot parle. Le président américain est d’ailleurs omniprésent dans son Marrons-Nous. « Il est certain qu’il est un révélateur de la faillite totale du monde politique et de la montée des nationalismes. Il est le harceleur de la cour d’école devenu le directeur de la même institution. Je pense qu’on a atteint les limites du suffrage universel. Et ce, peut-être, à cause des réseaux sociaux. »

Vadot auteur et éditeur, Vadot entrepreneur

J’avoue avoir été surpris par les réticences de Nicolas Vadot à propos des réseaux sociaux vu qu’il a financé plusieurs de ses ouvrages grâce à Internet et au crowdfunding. Ce qui, à mes yeux, faisait – et fait toujours d’ailleurs – de lui une personnalité très particulière dans le monde du dessin de presse. « Maintenant, quand je vais à une dédicace, j’y vais comme auteur, mais aussi comme éditeur« .

Tout a commencé avec sa bande dessinée Maudit Mardi, « en partie par nécessité, mais aussi pour parler avec ma communauté ». Fort différente de ce qu’il faisait d’habitude, Maudit Mardi a été une aventure menée, en 2009, avec Sandawe, qui fait du crowdfunding pour éditer des bandes dessinées. « Je me suis dit : on va utiliser le concept jusqu’au bout. J’ai donc fait l’album en direct : une planche par semaine. Tout en prenant soin d’en garder sous le coude pour le making of. Là, le web était fantastique, on pouvait tout suivre au fur et à mesure. C’était très intéressant et pour moi, c’était une introspection permanente. » D’autres ouvrages ont suivi et ont aussi été financés via crowdfunding. « Pour le prochain, je pense que je ne passerai plus par ce biais-là. Maintenant, je suis devenu entrepreneur : d’abord auteur mais comme je l’ai dit plus tôt, je suis devenu mon propre éditeur. Je pense que d’autres dessinateurs devraient prendre leur destin en main, ils n’auront pas le choix. »

Pourtant Nicolas Vadot n’a pas de compte Twitter, pas d’Instagram. Par contre, il a un site et une page Facebook, « pour la diffusion ». « Oui, même si dans un cadre bien défini Internet peut être extraordinaire, je ne suis pas favorable aux réseaux sociaux, ils abrutissent les gens. On en revient à Trump qui gouverne en 280 caractères. Moi, je reste sur mes gardes face à ces réseaux sociaux plutôt asociaux. » Comme toujours, une seule solution quand on parle des réseaux sociaux : l’éducation aux médias.

Il continue sur une autre voie, celle de la digitalisation du dessin de presse. « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Il y a le problème de la voix, les gens la connaissent. Il faut se concentrer sur sa spécificité, revenir au papier et se réinventer de l’intérieur. »

Je pense que j’aurais pu rester discuter des heures avec lui. En attendant d’avoir une nouvelle occasion, je m’en retourne à ses dessins. Pour les fans, je vous conseille vraiment la lecture du livre d’entretien avec Vincent Baudoux. Même si nous n’en avons pas beaucoup parlé, Marrons-Nous est d’excellente facture. Un ouvrage que je suis très content d’avoir dans ma bibliothèque. Et j’ai presque envie de découper l’un au l’autre dessin pour les mettre au mur avec les autres…

Marrons-Nous : la présentation officielle

Vadot« Depuis la négociation sur le CETA à l’automne 2016 jusqu’aux ouragans de septembre 2017, en passant par l’élection surprise et le début de mandat chaotique de Donald Trump, l’avènement en France de la présidence « jupitérienne » d’Emmanuel Macron, elle-même précédée d’une campagne électorale inédite – marquée par le dégagisme ambiant- sans oublier les scandales Publifin, Samusocial et consorts, la Corée du Nord et le terrorisme: revivez un an d’actualité avec les meilleurs dessins de Vadot, publiés dans Le Vif et L’Echo, plus de nombreux inédits. »

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