EGMI : ma réponse à Pascal Sac sur la revalorisation du journalisme

Il y a pile un mois, le 15 décembre 2011, j’étais invité à intervenir aux Etats généraux des médias d’information (EGMI), commission organisée sous la houlette de feu la Communauté française. On me demandait de parler de mon “expérience de journaliste de la presse web” ainsi que “des conditions de travail d’un journaliste indépendant”. L’Association des journalistes professionnels m’a fait l’honneur de résumer mes propos et de faire des capsules vidéos d’une partie de mon intervention. Il suffit de cliquer sur l’image pour arriver sur leur article.

J’avoue que j’étais quand même un peu impressionné, ils m’avaient calé entre Daniel Van Wylick, directeur éditorial du groupe Rossel, et Philippe Laloux, Digital Media Manager pour LeSoir.be. Le premier a commencé sa carrière dans les médias, je n’étais même pas né. Tandis que l’autre entrait à La Libre quand je commençais le secondaire… Le contraste, avec moi au milieu, était assez rigolo.

AJP : Etats généraux des médias d'information

Ce billet a été quelque peu partagé. Et a suscité, ça et là, des remarques et des interrogations. Il en est une, trouvée sur Facebook, à laquelle j’avais envie de répondre. Je me suis donc permis de rapatrier le commentaire de Pascal Sac, ancien journaliste de la Libre Belgique, maintenant à la cellule marketing urbain de l’Agence de développement territorial pour la Région de Bruxelles-Capitale.

‎”La faiblesse des rémunérations n’engage pas les gens à faire du bon travail” : drôle de conception ! J’ai été pigiste mal payé pendant des années au début de ma carrière et je n’ai jamais utilisé ce prétexte pour bâcler mes articles. Que doivent en penser tous les travailleurs mal payés et mal considérés des autres secteurs ? La profession de journaliste doit être revalorisée, c’est clair, mais les journalistes qui cochonnent le boulot ne donnent pas envie de le faire!

Cher Pascal,

j’ai longtemps été mal payé mais j’ai la plupart du temps essayé de faire au mieux. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Il est des moments où j’ai bâclé des articles car je devais produire plus qu’écrire. Parce que devoir écrire 3-4 papiers par jour pour gagner sa vie a induit le fait de ne pas tout relire aussi bien qu’on le voudrait mais pire cela a induit, entre autres, de ne pas tout vérifier… J’ai même connu des gens qui ne se privaient pas de signer des dépêches pour gagner du temps. Surtout lorsqu’on t’attribue de la place dans le journal, sans que tu aies toujours des sujets à y mettre : faut remplir. Faut gonfler.

Si on payait les gens correctement – je ne dis pas grassement, juste correctement – il n’y aurait pas de raison pour que je fasse ce genre de remarque, que tu relèves à juste titre.

De plus, Pascal, tu étais – et tu restes certainement, je n’en doute pas – un excellent journaliste. Mais tu compares des années de freelance – les tiennes – dans les années 80 à celles de maintenant. Je pense que c’est une erreur. Tout d’abord, la pige de l’époque équivaut malheureusement souvent à celle de maintenant… les tarifs n’ont pas beaucoup augmentés contrairement au coût de la vie. Deuxièmement – mais corrige-moi si je me trompe car je n’étais pas à ta place -, il me semble que la course à l’info était moins grande à l’époque, les équipes étaient plus larges, il y avait des correcteurs, on te pressait moins le citron… en gros, les conditions générales étaient, me semble-t-il, meilleures à l’époque. Ce qui aidait peut-être à faire du meilleur travail.

Voilà cela étant dit, j’étais, ce jour-là, invité pour parler du travail d’indépendant et de ses conditions de travail. Surtout pour voir ce qu’il y avait à améliorer. Logique que je parle de ce qui ne va pas. J’ai quand même précisé que ce n’était pas partout comme cela. Que de nombreux freelances font très bien leur travail et sont content de leur situation. Mais j’ai aussi ajouté que certains, par exemple, trichent sur leurs autres rémunérations, parce qu’ils ne gagnent pas assez pour garder le statut de journaliste professionnel.

Mais tu as raison, se cacher derrière une mauvaise valorisation du travail de journaliste n’est pas très glorieux. Qui cherche cette situation ? Certainement pas la plupart des journalistes. Quant aux autres, ceux qui n’en ont rien à foutre, oui, il faut que la profession s’en débarrasse.

Enfin, j’ajoute que, si on considère encore la presse comme un contre-pouvoir, il faudrait lui accorder le même genre d’attention. Pour ce qui est des pouvoirs législatif, judiciaire ou exécutif, on estime – à raison – qu’un bon salaire est objectivement intéressant pour attirer des personnes compétentes mais aussi pour les mettre à l’abri du besoin afin qu’elles puissent faire leur travail en toute indépendance. Si je suis loin de demander des salaires de députés ou de juges pour les journalistes, le fait de vouloir attirer des jeunes compétents et leur permettre de faire leur travail en toute indépendance, pour le bien de notre démocratie, passe aussi par des piges mieux payées.

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5 thoughts on “EGMI : ma réponse à Pascal Sac sur la revalorisation du journalisme

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  2. Je ne vais pas raconter ma vie, car ce n’est de toute façon pas une question de personnes. Mais, au risque de paraître encore plus ancien combattant, je ne pense pas que le contexte était plus favorable dans les années 80 pour ce qui concerne le rapport entre, d’une part, la rétribution et, d’autre part, la quantité et la qualité de travail.
    Le contexte était extrêmement différent, c’est très clair. Mais la course à l’information existait; à un rythme différent, certes, mais elle était là: il ne fallait pas être le premier à diffuser une information, mais être le premier à diffuser une bonne information. Et si la vitesse de diffusion de l’information était certes plus lente, les technologies qui aident le journaliste à être plus rapide (et qui ont fait évoluer le journalisme, je sais…) n’étaient pas les mêmes: à l’époque, au début, ni ordinateur, ni internet, ni gsm… pour trouver des informations, pour identifier des sources et/ou les contacter, pour transmettre ses informations, etc. Pas de documents officiels en ligne accessibles aisément, pas d’attachés de presse diffusant des synthèses avec des “quotes” et, de toute façon, pas de “copier-coller” possible. A l’époque, pour tirer à temps une bonne information éventuelle d’un conseil communal, d’un débat parlementaire, d’un procès, d’un congrès de parti… il fallait y assister pendant des heures. Et pour obtenir ou recouper une information, voire simplement pour parler à certains décideurs, il fallait souvent se déplacer, car beaucoup refusaient de s’exprimer au téléphone avec un journaliste qu’il n’avait jamais vu. Je ne parle même pas de la difficulté (et du temps, qui se mesurait alors souvent en semaines de travail et, au préalable, en mois, voire en années de confiance et/ou de crédibilité) pour obtenir une “exclusivité”. Bref, tout le travail en amont, avant même d’écrire, puisque c’est de presse écrite qu’il s’agit dans mon cas, prenait beaucoup plus de temps; et du temps qui n’était pas rétribué pour les pigistes.
    Quant aux tarifs, même s’ils restent souvent trop bas actuellement, ils ont bel et bien augmenté depuis mon époque: j’ai fait partie d’une génération de journalistes indépendants qui s’est battue pour obtenir et a obtenu de petites augmentations successives; puis d’une génération de salariés qui s’est battue pour obtenir et a obtenu des augmentations de tarifs pour “ses” pigistes, même, je le répète, s’ils restent souvent encore trop bas.
    Si j’ai réagi, ce n’est pas par nostalgie d’un journalisme d’hier, à une époque où je tapais un compte-rendu d’assises à Arlon, sur la machine à écrire portative de mon grand-père dans la voiture de ma mère, en me dépêchant pour pouvoir le faxer à “La Cité” avant la fermeture du bureau de poste… C’est au contraire par conviction qu’il faut s’inquiéter et se mobiliser pour la qualité du journalisme d’aujourd’hui et de demain. Parce que je crois que ce métier est trop important pour la démocratie que pour se résumer à vouloir être le premier à répercuter sans aucune vérification des informations poujadistes de natures diverses, comme cela s’est encore vu ces derniers jours. Décider de donner suite ou pas à ce type d'”informations”, c’était déjà une question de fond pour les journalistes il y a 25 ans; et je constate qu’à l’époque, la réponse était plus souvent négative.
    Depuis que j’ai quitté le métier, je fais partie d’une génération de “communicants”, comme les appellent certains journalistes, qui tentent, là où ils peuvent, de faire évoluer le contexte autour du journalisme de manière positive. Dans mon cas, c’était par exemple en amont de l’accélération du paiement des aides à la presse, du lancement des EGMI, de la naissance du Fonds pour le journalisme, de la création du Conseil de déontologie… Je suis donc toujours de ceux qui trouvent que les journalistes, comme par exemple les infirmières, doivent être revalorisés.
    Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que suggérer, dans un débat de ce genre, que le faible niveau de rémunération amène certains journalistes à bâcler le travail, ça ne rend pas service à la profession, car risque surtout d’inciter les décideurs concernés à s’interroger sur les motivations et la conscience professionnelle des intéressés, ce qui n’est pas le but il me semble. C’est un peu comme si une infirmière disait que, puisqu’elle est mal payée, elle injecte des produits mais sans s’être assurée que ce sont bien les bons, non ?
    Bref, prudence dans la manière de présenter les choses, car tout le monde n’est pas aussi bien intentionné que moi à l’égard de mon ancienne “corporation” ;-)

  3. @Charles Voisin Bien sûr, vous pouvez vous permettre, d’autant que je suis entièrement d’accord sur ce point (la nécessaire revalorisation), sur lequel je pensais être clair et qui n’est pas celui qui m’a fait réagir.

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