Le malheur ne se mesure pas

Il y a quelques jours Uty, Ecribouille sur Twitter, cherchait un blog pour hoster un coup de gueule. Visiblement, elle ne voulait pas le mettre sur son blog à elle. Sans lui poser de questions, je lui ai donc proposé de mettre son billet en ligne.

Mon blog est ouvert à tous, n’hésitez pas à me contacter. Evidemment, je me laisse la liberté de refuser vos propositions même si je pense être plus enclin à publier qu’à décliner.

Bonne lecture.

Ecribouille, le blog de UtyAujourd’hui est l’occasion pour moi de m’exprimer sur une de mes incompréhensions du monde. Il y en a tellement. Je ne suis pas exemptée des doutes de la vie et de l’univers. En réalité, certains doutes ne m’empêchent absolument pas de vivre, mais parfois, certains suscitent en moi une telle incompréhension que j’ai besoin de l’exprimer.

Au fur et à mesure de quelques années de capacité à m’exprimer de manière orale et écrite, j’ai pu observer plusieurs groupes de personnes (dont je pouvais faire partie) qui partageaient leur expérience de la vie. La vie, c’est quelque chose de relativement mystérieux. L’homme ne sait pas trop quelle place il a dans l’univers, alors il essaie de se débrouiller tant bien que mal dans la société. La société, c’est le petit bout d’univers créé par les interactions entre les hommes.

Et dans la société, nous ne sommes pas logés à la même enseigne. Certains ont des opportunités que d’autres n’ont pas, certains ont plus ou moins de chance, certains sont gentils, certains sont méchants. Et lorsque toutes ces personnes partagent leur expérience lors de colloques de la complainte humaine, j’ai remarqué une espèce de fâcheuse tendance à attribuer des niveaux de valeur au concept du malheur.

Ne te plains pas, j’ai vécu pire

Voici l’argument le plus courant lors de réunions humaines. Surtout en France, on n’est jamais content (ça c’est dit). Nous avons un interlocuteur A qui va parler d’un événement de sa vie en insistant sur une petite difficulté rencontrée. L’interlocuteur B sera tout de suite offusqué et répondra à A qu’il n’a en aucun cas le droit de se plaindre car lui-même, B, a vu ou a vécu pire.

Il s’opère alors un phénomène tout à fait intéressant.

Si malheur de B > malheur de A, alors B > A.

Ou bien, si malheur de A < malheur de B, lorsque malheur = unité de mesure, alors A = petit con geignard.
Prenons une étude de cas autour du sujet de la réussite professionnelle. Dans notre société contemporaine, la réussite professionnelle est très souvent liée à la recherche du bonheur. En effet, elle permet d’obtenir une certaine somme d’argent qui va permettre de financer les éléments du bonheur. Disons le ainsi, puisque l’argent ne fait pas le bonheur.

Seulement, la vie est ainsi faite qu’il est plus ou moins facile de se procurer de l’argent. Reprenons nos interlocuteurs A et B.

L’interlocuteur A parle gentiment de ses difficultés à trouver un emploi dans le domaine de compétences qu’il a développé pendant quelques temps. Il développe son histoire en disant qu’il a fini par trouver une solution sans doute intermédiaire qui ne lui plaît pas beaucoup.
À la suite de ce récit, l’interlocuteur B va s’empresser de dire à A qu’il se plaint pour rien, car lui au moins a trouvé quelque chose, parce qu’effectivement A n’est pas à la rue, contrairement à C.

C, c’est l’argument absolu, le malheur ultime.

C, est l’élément qui permet de tout justifier. Il permet de dire qu’il y a des personnes dans une difficulté supérieure et qui est donc nécessaire de fermer sa gueule. Autrement, on est geignard.

Voici quelques exemples d’éléments qui peuvent être désignés comme étant C : les Somaliens, les cancéreux, les SDF, les personnes décédées, les victimes de tremblements de terre, les orphelins Baudelaire, Jane Eyre.

Et encore, Jane Eyre trouve un travail, est instruite, elle n’a pas à se plaindre si nous la comparons aux personnages du Tombeau des lucioles.

Donc nous arrivons à la règle :

Si malheur de A < malheur de C, sachant que malheur de C est énoncé par B, alors A = Caliméro.

Il n’y a pas d’échelle des malheurs

Souvent, l’interlocuteur B estime que toute expression d’une chose non appréciée est une plainte grave. Que nenni, il arrive à certaines personnes de simplement avoir un certain besoin d’exprimer un fait réel qu’elles n’ont pas apprécié.

La vie n’est pas faite que de bons moments, il est normal de moins apprécié un événement.
Le fait de connaître ou avoir eu connaissance d’une situation pire que celle de la personne qui s’exprime ne donne en aucun cas le droit de la juger comme étant une personne geignarde.

Ce n’est pas parce qu’il y a des personnes qui meurent de faim, au sens propre, qu’on n’a pas le droit d’exprimer son appétit croissant et son hypoglycémie à 11h00. Certes le creux de 11h n’a rien à voir avec la famine dans le monde, elle est néanmoins ressenti à ce moment par le concerné comme étant terriblement désagréable.

De la même manière, ce n’est parce qu’un étudiant a quelques petits boulots et arrivent à s’en sortir qu’il n’a pas le droit d’exprimer un certain état de fatigue. Généralement, il y a toujours une personne salariée qui va lui répondre qu’il ne connait rien à la vie, et qu’il verra ce que sont réellement les choses plus tard.

Cela signifie qu’il ne faut plus exprimer son mécontentement ou ses difficultés car il est nécessaire de prendre en compte l’élément C qui sera toujours pire.

Mais bon sang, vous êtes sérieux ? C’est quoi cette tendance à mettre des échelles de valeurs sur les ressentis des gens et de les juger en fonction ? Vous pensez vraiment que c’est un concours à qui aura vécu le plus de choses horribles et que de ce fait, les plus malheureux ont plus de mérite ?

Vous êtes réellement convaincus du fait qu’on doit tout subir dans le silence le plus total et qu’il est interdit de s’exprimer sur un fait, parce qu’il y a quelqu’un sur Terre qui vit pire que quelqu’un d’autre ? Est-ce que vous avez honnêtement en tête que parce qu’une personne n’est pas la seule à ressentir une difficulté ou qu’elle n’a pas la pire, justifie le fait de lui dire de se la fermer et de ne pas s’exprimer ?

Parce que s’exprimer, ce n’est pas forcément se plaindre, cela permet de se rendre compte des choses et de les réaliser, pour peut-être aller plus loin.

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7 thoughts on “Le malheur ne se mesure pas

  1. L’échelle des malheurs… ça se tient. Mais comme toutes les échelles et les démonstrations, il y a des facteurs écartés (un peu comme les frottements dans les forces), par exemple : l’envie de se faire voir, l’orgueil, l’égoïsme, l’égocentrisme, …

    Et puis, il y a ceux qui se plaignent en permanence, et qu’on a plutôt tendance à reléguer au rang de pessimistes, si bien que c’est une suite de surenchères à n’en plus finir. Il y a ceux qui râle de temps à autres et que tu écoutes volontiers en souriant honnêtement et totalement ; avec des mots de courage ou de réconfort.

    Conclusion : le malheur lasse en trop grande quantité. Surtout quand c’est celui des autres, et surtout quand on a d’autres choses à penser que les complaintes d’un geignard qui vient en permanence pleurer sur des épaules déjà frêles.

    Bon article cela dit, il prête à réfléchir.

  2. On sera bientôt tous des japonais alors ?
    Ce que je hais par dessus tout c’est les personnes qui se plaignent à longueur de journée. Parce que justement j’ai l’impression qu’elles privent ceux qui voudraient se plaindre occasionnellement de le faire.

  3. Tellement vrai!

    J’avais (oui j’avais, elle ne fait plus partie des personnes que je fréquente), une « pote » durant mes études supérieures. Au bout de 1an, j’en avais marre de lui parler, parce qu’à chaque fois que je me confiait à elle, elle avait de toute façon vécu la même chose mais en pire… Du coup elle disait « ouai mais attends, moi j’ai eu pire, blablabla ». Qu’au final quand quelque chose m’emmerdait j’avais même plus envie de me confier à elle, sachant que de toute façon tout ce qui lui importait c’était de raconter haut et fort qu’elle, elle avait vécu mieux ou pire selon la situation.

    Je suis plutôt du genre optimiste mais parfois ça fait quand même du bien de vider son sac et de dire « putain j’ai une migraine de merde et je finis de bosser dans 6h » sans que quelqu’un me réponde « estime toi heureuse, t’as tout tes membres et tu as un taff », ou de pouvoir dire « j’en ai marre de devoir attendre mon métro, je suis pas chez moi avant une plombe » sans qu’on me dise « estime toi heureuse, il y en a qui n’ont pas de chez eux et qui passent l’hiver dehors, le métro pour eux c’est juste pour dormir »…

    Je parle à titre personnel, mais même en étant quelqu’un d’optimiste, ça fait du bien de pouvoir se plaindre (que ce soit à soi-même ou à autrui) l’espace d’une minute! Parfois c’est encore mieux de se plaindre en relativisant et en rigolant, parce qu’après on ne s’en plaint plus, c’est déjà oublié. Et quoi qu’il arrive dans la vie, quelqu’un a plus de chance et quelqu’un en a moins. Il y a toujours mieux et pire… C’est juste que la capacité de raisonnement de certaine personne est limitée et c’est triste pour eux je trouve, parce que ça ne permet pas de vivre une vie à fond, sans regrets!

    Et je terminerais sur ceci: il y a des gens qui se plaisent dans leurs malheurs. A croire qu’ils aiment être triste et qu’il leur arrive plein de merde pour pouvoir s’en plaindre et surtout se faire plaindre :/ Et du coup les gens qui ont vraiment besoin de se confier n’osent pas parce qu’ils se disent « ouai mais comparé à lui, c’est pas très grave ce que je vis… »

    btw, très « chouette » article!

  4. Niilah > En même temps, ne te plains pas de ça, au moins tu peux commenter ça sur le net. Dans plein de pays, ils n’ont même pas accès au net ou alors se font censurer, alors bon…

  5. Félicitations donc à ma première invitée sur le blog qui vient de remporter le Golden Blog Awards dans la catégorie Culture Graphique.

    Lire ici pour avoir plus d’infos.

  6. Pingback: “Le malheur ne se mesure pas” chez Mateusz.be

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