Internet n’est ni un terroriste ni un violeur

Conférence : Internet, Facebook, Wikileaks... la révolution mondialeMercredi, j’ai assisté à une conférence organisée par le Présence et Action Culturelles Charleroi au Vecteur : Facebook, Twitter, Wikileaks… la révolution mondiale. Tout un programme.

Au menu, à gauche, il y avait Marc Sinnaeve, président de la section Presse-information de l’Ihecs ; Jean-Luc Manise, expert en médias sociaux au Cesep ; et moins à gauche, Thibaud De Clerck, journaliste indépendant chez Sud Presse, blogueur. Cuistot du jour : Denis Dargent, du PAC Charleroi. Patrons du resto : PAC, le Vecteur et mon nouvel employeur Technofutur TIC.

Maintenant que les présentations sont faites, je vais mettre en ligne quelques-unes des réflexions que j’ai eues ce soir-là. Si au final, je trouve que la discussion générale était assez intéressante, j’avoue que le début du débat m’a un peu énervé. C’était parti pour une discussion d’analystes qui voient les choses de l’extérieur et qui annonent moult idées préconçues à propos d’Internet. Je ne veux ici blâmer personne, surtout que le débat a pris une bonne tournure par la suite. Très souvent, on retrouve ce genre de considérations dans de nombreuses conférences, en radio, en télé et ailleurs.

J’ai été fort étonné par de nombreux maux attribués au web. On commence sur le mode mineur, Internet modifie les usages, en mal évidemment : « On ne peut plus faire une réunion sans que quelqu’un pianote sur son GSM ». OK. Mais cela n’a rien de neuf. On n’a pas attendu le GSM pour se distraire lors d’une réunion (lecture, discussions avec le voisin…) Par ailleurs, je vais encore à beaucoup de réunions où personne ne touche à son téléphone.

Ensuite, on passe à la vitesse supérieure : « Il faut faire attention car Internet est un média qui peut endormir les gens, les anesthésier. Il y a une volonté politique de l’influencer. » WTF ? A croire que c’est un digital native pessimiste qui a dit cela. Tous les médias ont toujours eu la possibilité d’endormir les gens et de les anesthésier. Ce n’ est pas spécifique au web. Les politiques ont toujours voulu influencer les médias, surtout dans les régimes forts. Ils n’ont pas attendus Internet pour cela. Dans toutes les guerres, on voit bien qu’une des cibles premières des révolutionnaires et des contre-révolutionnaires, ce sont les médias, quels qu’ils soient (télé, radio, presse…). Que ce soit du temps de Napoléon ou de celui d’Alassane Ouattara

Pour continuer sur la scène médiatique, Internet, ce grand méchant, oblige les journalistes à aller vite, à balancer des infos sans vérifications… Et bien non, Internet n’oblige à rien du tout. De tout temps, la majorité des médias a fait la course à l’info. Comme exemple, je pourrais vous narrer l’histoire d’un photographe, Etienne Van Der Auwera, qui, dans les années 30 passait une bonne partie de la journée à courir pour envoyer ses photos. Photos qu’il envoyait par le dernier train, comme cela les clichés arrivés à la rédaction étaient les plus frais. Je pourrais aussi vous parler de ces journalistes qu’on a forcés, presque manu militari, à passer à l’ordinateur et surtout à écrire directement dans des cartons prédéfinis…

De tout temps, le journaliste a, souvent pour des raisons économiques, été contraint par la technique. Oui, c’est vrai. Il y a des dérapages sur Internet. Des infos qui partent trop vite, non vérifiées. Mais, cela vaut aussi pour TOUS les autres médias. On pourrait passer des jours et des nuits à lister les boulettes en radio, en télé, dans la presse quotidienne voire même dans la presse magazine.

En même temps, personne, et Internet encore moins, n’interdit au journaliste de prendre son temps pour faire son boulot. Il en existe de très nombreux qui n’entrent pas dans la course à l’info immédiate pour privilégier une réflexion avec plus de recul. Ce, tant des les médias traditionnels, que dans les nouveaux médias. Owni.fr est un bon exemple. Ce pureplayer français se dit « spécialiste du datajournalism et pratique un journalisme augmenté des compétences des développeurs (du HTML5), des designers, et des « best practice » du web social ». En gros, c’est un média de journalistes professionnels, avec tout ce que cela sous-entend (déontologie, secret des sources, vérification…) mais qui a compris que les choses ont changé. J’ajoute que OWNI EST RENTABLE. Oui, oui, oui, on peut faire du bon journalisme et gagner de l’argent. Je vous recommande l’excellent billet Owni, le renouveau du journalisme, si vous voulez plus d’infos.

Tout cela pour dire qu’on se trompe souvent de débat. Internet ne fait qu’accentuer des comportements humains. Si on y trouve des choses immondes et insupportables, Internet n’est rien d’autre qu’un tuyau, puissant d’accord, mais un tuyau quand même. Mais ce n’est pas Internet qui pose des bombes. Ce n’est pas Internet qui viole des petits enfants. Ce n’est pas Internet qui appelle au meurtre. Dans la vie de tous les jours, le feu est un danger. Mais c’est surtout un moyen extraordinaire pour se chauffer, se nourrir, se déplacer, se protéger, et j’en passe. Mon fils a très bien appris à se méfier du four parce que nous, ses parents, nous le lui avons appris. On pourrait avoir le même raisonnement pour l’eau, l’électricité… et tant d’autres choses.

Pour changer une partie des problèmes liés au net, il faut un débat de fond mais celui-ci ne doit pas porter sur Internet mais bien sur l’enseignement. Rien de moins. Et, surtout, que ce débat sur l’enseignement ne doit pas être vu par la lorgnette web mais bien sous l’angle médiatique en général.

Pourquoi n’y a-t-il pas de cours d’éducation aux médias dès la première primaire ? Pour moi, ils sont indispensables. Comme mon fils qui apprend à nager avec l’école ou lors de stages, pour mieux appréhender l’eau, ne plus en avoir peur et pour pouvoir à terme se débrouiller seul sans danger, pourquoi les enfants n’apprennent-ils pas à l’école à appréhender l’univers médiatique, à ne pas en avoir peur et à pouvoir s’y débrouiller seul, sans danger ?

J’insiste bien sur l’univers médiatique. Oui, Internet est le truc du moment. Celui sur lequel se focalisent toutes les craintes, tous les dangers. Mais que penser de ces générations – dont la mienne – abandonnées à la télévision TF1, abrutissante, où « il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation (…) de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages » ? Que penser de l’augmentation permanente du nombre de titres dans la presse peolple, tous plus vides les uns que les autres, sauf de publicités bien évidemment.

La publicité. Tiens. Comment faut-il l’appréhender, la comprendre ? Doit-on la croire ?

Et la presse dans tout cela ? Que lire ? Que croire ? Comment être critique ?

Les questions sont innombrables. L’enseignement ouvre un peu la porte sur la presse. Certains profs font un extraordinaire travail d’explication, de sensibilisation… pour préparer les jeunes à affronter un univers médiatique pas facile à comprendre. Mais en général, nombreux sont les jeunes qui sont démunis face à cet univers médiatique. Alors évidemment quand on ajoute Internet qui combine tous les moyens de diffusions (écrit, parlé, sonore et visuel), il y a de quoi en déstabiliser plus d’un, jeune ou moins jeune d’ailleurs. Surtout que la publicité est partout, beaucoup plus insidieuse qu’ailleurs, tout comme les arnaques en tout genre.

Je ne suis pas non plus un illuminé qui pense que l’enseignement peut tout changer il est le plus à même de préparer les générations futures aux codes d’Internet, de la publicité, des médias en général.

Pour ce qui est d’Internet, il est des choses qu’il serait aussi bon d’apprendre aux enfants dès le plus jeune âge : mail, traitement de texte, correcteur orthographique, recherche en ligne, chat… Ils vont de toute façon les utiliser, autant leur apprendre dès le plus jeune âge à les utiliser correctement.

Je pense que je pourrais écrire des heures durant à ce sujet. Là, j’ai assez écrit. Internet est un média formidable, comme le sont la presse, la radio, la télévision… Mais il ne reste qu’un outil, un moyen de diffuser des productions humaines. Je suis bien conscient qu’il y a plus de problèmes qu’avec les autres médias. C’est pour cela qu’il faut donner les clés aux gens pour éviter ces écueils.

Sur Internet, tout un chacun peut faire le bien ou le mal, et ce, avec plus ou moins d’anonymat. Mais, s’il faut lutter contre le mal – les lois, même si certains doivent être modifiées, sont là pour cela, l’enseignement aussi -, il faut voir dans Internet un moyen de communication extraordinaire dont il faut avant tout développer les innombrables atouts, tout en continuant à lutter contre ses travers.

Par contre, et c’est ce que veulent faire beaucoup de gouvernements, vouloir attaquer les travers avant de développer les atouts, c’est vraiment n’avoir rien compris à Internet et se tirer une balle dans le pied. Mais cela, c’est un autre débat.

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16 thoughts on “Internet n’est ni un terroriste ni un violeur

  1. Entièrement d’accord avec toi. Mon avis concernant le débat initial est celui que j’ai tenté d’exposé mercredi: internet est un outil qui selon le contexte en place pendant les révolutions a permis de réunir beaucoup de monde, mais ça reste un outil, pas une nouvelle forme d’activisme. Juste un outil…

    Pour internet, je te rejoins entièrement. Depuis son arrivée, les choses évoluent rapidement, les moyens de communication sont accélérés, etc. Mais c’est une évolution liée à ce média. Cela existait déjà auparavant. La naissance de chaque nouveau média a apporté son lot d’évolutions. Internet fait la même chose, mais sans pour autant être néfaste.

    Il est plus facile de craindre quelque chose que l’on ne connait plutôt que de l’apprivoiser et, comme tu le dis, c’est ce que se passe avec le Web. Si l’on apprenait à s’en servir, à le connaître, on aurait moins de soucis.

    Voilà mon avis sur la question… Un bon débat à venir sur cette question…

  2. Cher Mateusz,
    Ici, je crois que tu enfonces pas mal de portes ouvertes. Mais un petit truisme de temps en temps n’a jamais fait de mal à personne:
    – Les ordinateurs mal programmés font des fautes. Ce ne sont pas leurs utilisateurs qui les font… quoique l’exception peut confirmer la règle.
    – Le nucléaire peut permettre de faire la bombe ou remplacer des millions de cellules photovoltaïques à moindre prix (et risques car la technologie du silicium est extrêmement polluante).
    – Tu connais la phrase sur l’enseignement trop onéreux: essayez l’ignorance! C’est valable pour l’informatique et Internet aussi.
    Amitiés
    P.S. (pluriel)
    – J’aime quand tu écris des articles pas trop ésotériques car je ne suis pas un « geek »!
    – J’espère que le repas offert aux participants t’a plu.

    • J’enfonce des portes ouvertes ? Oui, sans aucun doute. Mais cela ne semble pas évident pour tout le monde.

      Il y a quelques jours, un type m’expliquait que la pédophilie avait augmenté depuis l’apparition d’Internet. Et tous les gens autour : « Ah oui, c’est vrai ». Sans se poser de question. Cela a été plus compliqué de leur faire entendre que depuis l’avènement d’Internet, on n’a jamais arrêté autant de pédophiles. Internet permettant de tracker ces immondes types. Ce qui avant était beaucoup plus difficilement faisable. Et de rappeler que la pédophilie existe depuis des siècles et des siècles.

      Donc, je le répète : oui, j’enfonce des portes ouvertes et je le regrette bien.

  3. Commentaires au reply de @mateusz sur les Pédophile: il y en a pas plus et je ne sais pas si ils sont plus ou moins arrêtés (certains prêtre court toujours) … mais j’aie surtout l’impression d’être plus connecté, informé, …

    maintenant il est certain que plusieurs d’entre nous préféreraient qu’on les laisse vivre sans montrer le malheur du monde dans notre cher bulle du « Home Sweet Home »

  4. Education, éducation, éducation …

    Plus que d’accord avec toi !

    La faute n’est pas à l’outil mais à ceux qui l’utilisent. Si cet outil est mal utilisé, cela fera des dégâts certes, mais ce n’est pas la faute de l’outil.

    Et c’est valable pour tout et pas que pour les médias.

    Une des différences que je vois avec d’autres « révolutions » c’est que Internet permet un accès beaucoup plus facile et rapide aux infos. Alors que pour voir une femme nue, il suffit de 2 ou 3 clics, avant, il fallait ruser pour acheter une revue chez le libraire.

    Mais dans tous les cas, c’est une question d’éducation.

    Je pense sincèrement que cela va s’améliorer avec le vieillissement des générations. A l’heure actuelle, il existe une fracture entre ceux qui doivent absorber ces nouvelles technologies alors qu’ils ont déjà du apprendre à utiliser une carte de banque à la place de chèques et ceux qui sont nés dedans.

    Mais ne laissons pas passer le train … éducation, éducation, éducation !!

  5. Bonjour Mateusz,

    j’ai juste ceci à ajouter. Il y a bien une ouverture aux médias en primaire. Il y a eu des ordinateurs fournis aussi. Seulement, il n’y a aucune formation ou suivi proposé aux enseignants ou aux directeurs. Par contre tu peux proposer à l’école de ton fils, soit toi d’intervenir d’une manière ou d’une autre, soit de rentrer un projet d’éducation aux médias sponsorisé par la CF enseignement qui permet d’avoir des intervenants extérieurs. Bonne journée à toi! :grin:

    • Chère Elisabeth,

      je ne veux évidemment pas fustiger les directeurs d’école ni les enseignants. Pour moi, l’éducation aux médias doit être inscrite dans le programme scolaire. Et surtout dans le cursus des futurs enseignants.

      Pour ce qui est des premières années, je pense qu’il faudrait passer, en effet, par des intervenants extérieurs pour donner les bases aux élèves et aux enseignants ;-)

  6. Pingback: Viv@ #internet | thibaudd

  7. Pingback: Viv@ #internet « thibaudd's blog

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  9. « Mais ce n’est pas Internet qui pose des bombes. Ce n’est pas Internet qui viole des petits enfants. Ce n’est pas Internet qui appelle au meurtre »

    5 ans plus tard, on tire sur un jeu comme Pokémon Go car il provoque des accidents, poussent des gens des falaises, envoie des automobilistes dans des platanes, etc.

    5 ans plus tard, on continue de tirer sur les outils au lieu de remettre en cause l’usage qu’on en fait et c’est bien dommage.

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